LA TECHNIQUE DU TAO – Texte 14

– Et nous voici, dit Maître Wou, à la quatrième étape de votre marche directe à l’Eveil. Quand on y songe, – en connaissance de cause – qu’y a-t-il de plus simple que l’éveil aux réalités du Tao ? Rien. L’éveil a souvent été défini comme étant une certaine façon de regarder l’Univers. Le samsara et le nirvana, disent les bouddhistes, sont une seule et même chose vue d’une manière différente selon l’angle sous lequel elle est contemplée. Ceci est à peine une comparaison. Nous disposons, vous le savez, de deux modes de vision : vision centrale et vision périphérique. La première est utilisée lorsque nous voulons diriger notre attention vers un but précis : objet quelconque ou détail de lecture, par exemple. La vision périphérique, au contraire, n’est pas brauqée vers un point déterminé. Elle est moins aigüe mais permet de voir globalement tout ce qui est placé devant nous. La pensée de l’homme ordinaire est tout à fait comparable à la vision centrale. Comme elle, elle se concentre sur un point précis, jusqu’à l’idée fixe quelquefois. Ce point peut appartenir à n’importe quel domaine du passé, du futur, ou – moins souvent – du présent, mais c’est un point fixe sur lequel la pensée se crispe. L’homme éveillé – avec, évidemment, les limitations dues à sa nature – a sa pensée tournée à la fois vers l’extérieur et vers lui-même, tel qu’il « fut », qu’il « est » et qu’il « sera »…
– Ce qu’il fut, ce qu’il est, je comprends cela, dit l’élève. Mais, en ce qui concerne l’avenir, l’homme, éveillé ou non, ne peut être sûr de rien et doit se contenter de suppositions.
– Il y a, fit Maître Wou, suppositions et suppositions. Certains éveillent l’homme, et d’autres l’endorment. Par exemple, supposer que les bons seront forcément récompensés et les méchants punis parce que notre conception de la Justice exige qu’il en soit ainsi, est une supposition endormante. Supposer que nous mourrons est, au contraire, une supposition éveillante.
– Il me semble, dit l’élève, que la mort est une certitude et non une simple supposition. Et même, s’il est un détail de mon avenir dont je sois certain, c’est bien de rencontrer un jour la mort.Oui, un jour ou l’autre, je connaîtrai la mort, cela est certain !
– Oh que non ! fit Maître Wou. Cela n’est pas certain. La plupart des gens ne « connaissent » jamais la mort. Si demain quelqu’un vous tire une balle dans la nuque, vous passerez de l’état d’existence à celui d’inexistence sans rien connaître de ce passage. Or, c’est ce passage de la vie à la non-vie qui constitue le phénomène appelé « mort », comme le passage de la non-vie à la vie est le phénomène appelé « naissance ». Beaucoup de gens n’ont pas suffisamment de conscience au moment du phénomène « mort » pour le connaître. Mais supposer qu’on le connaîtra un jour proche est une supposition éveillante.
– Vous préconisez donc, si j’ai bien compris, une méditation sur la mort ? Puis-je vous faire remarquer que ce n’est pas très original ?
-Ce n’est pas exactement une méditation sur la mort, que nous proposons, dit Maître Wou; tout au moins, pas dans le sens où on l’entend habituellement. L’homme non-éveillé a toujours – et c’est normal – une peur atroce de la mort et de ses souffrances (qu’il ne connaîtra pas forcément) et aussi de l’état de non-vie qui lui succède. Mais seuls les individus très lucides s’en rendent compte. La plupart des gens n’ont pas conscience de cette peur : ils ne voient que le masque sous lequel elle se dissimule et qui est, très souvent, la peur de l’acte de vivre lui-même. Pourquoi, vous dira-t-on, avoir peur de la mort ? (confondue, du reste, avec la non-vie qui lui succède). Ou bien il existe une vie post-mortem, et dans ce cas nous ne ferons que changer d’état; ou bien il n’y a rien et, en ce cas-là, en quoi le néant qui suit l’existence pourrait-il être plus effrayant que celui qui la précède ? Non, ce dont j’ai peur, c’est de ceci, de cela, de la souffrance surtout. Le fait que toute vie tende naturellement à se vouloir éternelle, ne compte pas pour tous ces penseurs. C’est pourtant cette éternité que « ressent » l’homme éveillé. Mais parlons d’autre chose. Tenez, vous, par exemple, vous ne craignez pas la mort ?
– Je regrette, Wou-li-pang, de devoir me ranger sous la bannière adverses, mais non, en toute franchise et sans vanité, je ne crois pas craindre la mort ni la « non-vie » qui lui succède. Et j’ai cependant affronté tout cela quelquefois !
– Il est exact qu’on vous a vu avancer dans des combats où beaucoup d’hommes braves reculaient. Mais êtes-vous sûr de pouvoir affronter sans effroi la perspective d’un certain type de mort ? Par empoisonnement par exemple ? Puis-je, mon jeune ami, vous faire remarquer que votre visage prend une teinte verdâtre du plus curieux effet ?
– Ecoutez, W-Li-pang, je reconnais que je crains un empoisonnement. Mais, très lucidement, je vous affirme que ce n’est pas la mort que je crains, ni le « passage », ni « l’après-vie », mais bien la souffrance physique pure et simple. Vous le savez, j’ai été emprisonné pendant des mois par vos charmants compatriotes. On m’a pas mal toruré et j’ai pu constater que la réputation des bourreaux chinois n’était pas usurpée. J’ai assez bien supporté la chose, et ce n’était pas spécialement amusant : jambes et bassin brisés, coudes déboîtés. Mais plus tard, je ne sais lequel de ces messieurs poussa la plaisanterie jusqu’à me faire avaler, avec ma maigre nourriture, une saloperie quelconque, tirée, m’avez-vous dit pas la suite, du bambou. Pendant près d’un mois, j’ai agonisé sans fin, pas d’autre mot, vomissant, déféquant sang et bile. Une température à faire claquer un thermomètre – si j’en avais eu un et l’énergie de l’utiliser. Pas de soins, bien sûr, et personne d’autre dans ma cellule. Si vous n’aviez pas réussi à m’approcher entraîner à me faire prendre des médicaments, j’aurais « franchi le passage », c’est sûr ! Mais de quelle façon ! Je vous l’assure : si j’avais eu un révolver et la possibilité d’appuyer sur la détente, votre fameuse peur de la mort n’aurait fichtre pas empêché mon suicide !
– Donc vous n’avez pas peur de la mort mais de la souffrance excessive, vous venez de le démontrer brillamment. Mais ne comprenez-vous pas que ceci n’est qu’affaire de terminologie ? Eqn réalité, vous êtes mort cent fois, de cent agonies, dans cette cellule. Qu’il soit ou non suivi de non-vie, le passage, la mort, est forcément une expérience subjective. Encore une fois, vous continuez à confondre la mort elle-même, qui est agonie et qui peut être ou peut ne pas être ressentie consciemment, et la non-vie qui lui succède, et que vous ne pourrez jamais connaître avec votre personnalité actuelle – corps et psychisme. Mais quittons les spéculations. Il est très possible que vous ne rencontriez jamais une agonie terminale douloureuse, mais peut-être que si ! Vous sentez-vous le courage d’affronter l’idée que les souffrances que vous avez connues peuvent se renouveler, ou bien préférez-vous, comme l’autruche légendaire, ou l’homme en proie au sommeil de l’être, enfouir votre tête dans le sable et penser à autre chose ? Je précise encore : il ne s’agit pas du tout d’une méditation sur les fins dernières telle que la pratiquent d’innombrables religieux mais de l’évocation de souffrances pouvant et devant entraîner la mort…
Le jeune homme resta un moment silencieux, les dents serrées, puis :
– Je vais essayer.
– Il faut, dit Maître Wou, que vous continuiez la pratique des trois premières phases du dzog tchen. Plus cette quatrième, très, très importante. Plusieurs fois dans la journée, au moment qui vous conviendra, représentez-vous avec force la chose au monde que vous redoutez le plus. Je sais, dans votre cas, ce que sera cette chose. Pour d’autres, évidemment, ce serait différent et un risque se présenterait : ne pas être capable de découvrir la VRAIE peur, celle qui « empoisonne l’existence ». Ici, nous pouvons aider les gens à découvrir cette peur. Dans les villes, en Occident, il y a aussi des psychologues qui peuvent apporter cette aide. Mais tout le monde ne peut pas être aidé directement. Certains hommes sont isolés et veulent cependant s’éveiller. Ceux-là disposent d’un critère qui leur permettra de vérifier si « la peur qu’ils se donnent » est la bonne. Il faut que le chose redoutée prenne, dans l’esprit de celui qui l’évoque, un caractère de réalité absolue. Il faut qu’une angoisse vraiment terrible soit ressentie. Il faut qu’il y ait caractère d’imminence et d’inéluctabilité : ce que je redoute si fort et qui doit se terminer par le passage de « moi » à la non-vie, va se produire d’un instant à l’autre… Si la souffrance, au moins morale, n’est pas ressentie de cruelle façon, c’est que l’imagination est sclérosée ou crispée sur des sujets mineurs et qu’elle fait tout ce qu’elle peut pour empêcher l’éveil. J’insiste, il faut absolument que la souffrance évoquée soit personnelle et à base physique. Evoquer les souffrances ou le décès d’autrui ne servirait à rien et la représentation de douleurs morales non plus. Au bout d’un certain temps, naturellement, l’habitude émoussera la sensation éprouvée, mais à ce moment-là, le but sera atteint car vous serez capable de maintenir en vous, de façon permanente, l’idée de la souffrance qui PEUT venir à l’instant même…
– Programme guilleret ! Mais dites-moi, n’y a-t-il pas quelque danger pour les personnes au système nerveux fragile, dans tout cela ?
– Certes ! Aussi est-il bon, lorsqu’on appartient au genre émotif, de prévenir son médecin de l’expérience que l’on va tenter et de solliciter se conseils. Toutefois, les « évocations noires » n’ont en principe aucun effet néfaste lorsqu’elles sont volontaires. Les membres de la Compagnie de Jésus pratiquent chez vous une ascèse très proche de cette phase du dzog tchen, bien que destinée à d’autre fins : je n’ai jamais entendu dire que les Jésuites soient, plus que d’autres, victimes de dépressions nerveuses.
– Autre chose : on m’a souvent parlé de la projection de la force de la pensée dans le domaine du réel. Est-ce que, en évoquant puissamment d’hypothétiques souffrances je ne contribuerai pas à provoquer leur venue ?
– Si vous en êtes encore là, dit froidement Maître Wou, je vous conseille de vous rendre à Keria : il y a dans cette ville un pasteur évangélique. Il vous parlera de l’attitude confiante qu’il faut avoir si l’on veut attirer les bonnes grâces de la Providence et écarter le malheur. Je vous signale, toutefois, qu’il est névrosé « jusqu’à la moëlle », selon ses propres paroles…

==========
(voie indirecte : Sen Ti Yan)

==========
(à suivre…)

Commentaires fermés.

méditation bouddhisme tchan chan ou Xi-tch'an – ADCE | Autre site : traditiontchan.eu
Copyright © ADCE - Association Du Chan Europe. All rights reserved.