LA TECHNIQUE DU TAO – Texte 13

– Eh bien, mon ami, où en sommes nous ? demande Maître Wou à son visiteur lorsque, pour la troisième fois, le jeune homme venu d’Europe se présente devant lui.
– Mission accomplie, dit ce dernier. J’ai respecté le programme. Maintenant, toute la journée, je pense à me tenir physiquement bien droit et je m’écoute parler, ni plus ni moins qu’un orateur de comice agricole. Soit dit en passant, je parle un peu moins mais je dis toujours pas mal de bêtises: la différence est que, maintenant, je m’en rends compte. Quant à cette histoire de « regard qui crèe » ce n’est pas très difficile et assez amusant. Toutefois ma première expérience en la matière n’a pas été sans risque. J’avais décidé de tenter l’expérience suivante: regarder un chameau avec des « yeux neufs ». De « créer » un chameau. J’en ai choisi un qui attendait le bât, près du puits. Une énorme bête, un véritable monstre. Je l’ai imaginé chameau adolescent, bébé chameau, chameau foetus…Que sais-je ? J’ai imaginé jusqu’à ses géniteurs….et même la nourriture qui les avait fait chameau et chamelle. Et le lieu ou ils avaient pu trouver cette nourriture. Vous voyez : je faisais les choses en conscience…
– Et, que s’est-il passé ?
– Très simple: l’animal appartenait à un caravanier mongol. Vous connaissez le caractère aimable de ces gens là ? Le type n’a probablement pas cru que j’examinais sa bête avec des intentions créatrices. En tout cas, il s’est mis à hurler dans son patois et son équipe est arrivée avec des gourdins. Je suis revenu ici très vite…
Maître Wou se mit à rire:
– Tout cela n’est pas bien grave. Donc, nous pouvons dire que vous obtenez des résultats dans l’expérience du « regard créateur » ?
– J’en obtiens. C’est même assez amusant de jouer ainsi au petit Dieu parfaitement théorique. Seulement je me pose une question: où donc ce petit jeu de société peut-il me mener ?
– Votre question est bonne, dit maître Wou. Mais elle gagnerait à être précédée d’une autre. Celle-ci: QU’EST-CE qui va être mené quelque part ?
– Comprends pas…
– Simple: je vous ai demandé de regarder, occasionnellement, n’importe quel objet comme si vous veniez de le créer. Comme ferait un « petit dieu », selon votre expression. Mais, vous n’êtes pas un dieu, pour autant que vous sachiez, du moins. Qu’êtes vous donc ? Vous n’êtes pas, comme le dieu dont vous parliez, incréé. Qu’est donc cette créature qui crée elle-même du regard en dissociant la chose regardée en élément aussi primordiaux que possible ? QU’EST-CE qui va être mené quelque part’ N’est-il pas logique que l’être qui, grâce à son regard, crée la chose qu’il regarde, se crèe plutôt se re-crèe lui-même dans la mesure où sa mémoire le permet’
– Diable ! dit le jeune homme. Qu’allez vous chercher maintenant ? Expliquez-vous clairement. Que voulez vous que je fasse ?
– Vous avez dit : où ce petit jeu de société peut-il me mener ? Je vous pose la question : qu’est-ce qui va être mené quelque part ? Ou, si vous préférez : qu’êtes vous ? Non, je ne vous demande pas votre nom que je connais fort bien. Un nom est peu de chose. On peut en changer sans altérer profondément ce que nous appelons notre personnalité. Mais, en ce moment même, qu’êtes-vous ? Votre nom constitue un des éléments de votre être, un des moindres. Ce que vous êtes est la somme des expériences subies par un agglomérat physique et mental qui est désigné par ce nom. C’est celà qu’il vous faut d’abord connaître : ce que vous êtes. Après, mais après seulement, vous pourrez vous demander où vous allez.
– Et, que faut-il faire pour obtenir cette connaissance’
– Je vous préviens. Vous allez vous récrier ; trouver que ce que je vous demande est impossible, surhumain. Et puis, à la réflexion et surtout après expérience, vous vous rendrez compte du fait que le travail demandé n’excède nullement vos forces. Je vous demande de prendre conscience, de façon permanente ou presque, de la somme d’expériences qui a fini par constituer ce que vous appelez « je »…
Durant quelques dizaines de secondes, l’Européen garda le silence. Lorsqu’il se décida à parler, sa voix eut des intonations ironiques :
– Rien de plus ? C’est peu, en vérité ! A part le fait qu’il me faut penser, à longueur de journée à me tenir droit comme un soldat de bois ; que je dois faire attention à toutes les paroles que je prononce – ce que je fais, du reste, en ce moment – que je dois, au moins trois fois par jour, promener autour de moi un regard de bébé-Martien-petit-dieu-créateur ; travailler huit ou dix heures aux champs et deux ou trois autres à la forge : étudier, le soir, ces espèces de dessins que vous appelez une écriture et que, somme toute, lorsque j’ai dormi cinq heures dans une nuit j’ai quasiment fait la grasse matinée, il est certain que j’ai bien le temps de me remémorer tous les détails de mon existence passée !… Car c’est bien cela que vous voulez que je fasse ? Mais cette fois, je regrette : je ne suis pas superman…
– Moi non plus dit le vieillard. Et pourtant j’y arrive. Je travaille cependant tout autant que vous, vous ne le contesterez pas ? Et je n’ai plus votre âge. Et je n’ai jamais possédé votre force physique. Ce que je vous demande est loin d’être aussi difficile qu’il y parait. Reconnaissez ceci : si l’on vous pose la question : vous souvenez vous de ce que vous appelez votre passé ? Des souvenirs vont remonter en vous, mais confus, fragmentaires. Vous n’êtes pourtant rien d’autre que le résultat de ces expériences passées ou, plus exactement, c’est là, pour le moment, tout ce qu’il vous est permis de connaître de vous.
Je vous demande d’examiner vos souvenirs tous les jours mais pas tous vos souvenirs à la fois, bien entendu ! Les souvenirs sont de deux sortes : ceux qui sont nets, précis et ceux qui ne sont que formels. D’un point de vue objectif les premiers ne sont pas forcément les plus importants. Tel homme peut garder un souvenir parfait, total, de telle promenade faite dans sa jeunesse et ne conserver qu’un souvenir très vague du jour de son mariage, par exemple.
– Ce que vous dites là est vrai, fit le garçon. Le souvenir le plus net de mon enfance est celui-ci : je dois avoir trois ans et je suis avec mon père, accoudés, tous deux, au parapet d’un vieux pont de ma ville natale. Mon père lance des feuilles de papier à cigarette aux martinets qui les rattrapent au vol. Ce souvenir est si net que, vous l’avez remarqué, j’en parle au présent. Et cependant mon père à dû faire ce geste bien souvent, pour m’amuser, et je n’ai gardé souvenance que de ce jour là. Pourquoi ? je l’ignore. Par contre, je n’ai qu’une idée très vague de ce qui s’est passé plusieurs années plus tard, le jour de ma première communion. Il est vrai que je n’étais pas particulièrement pieux.
– La netteté d’un souvenir dépend d’un double état psychologique et physiologique en rapport, du reste, avec ce que nous nommons « éveil ». Cette netteté est donc indépendante de l’importance réelle du fait dont on se souvient. Mais un autre facteur intervient : l’homme, étant ce qu’il est, n’aime pas se souvenir des circonstances où il s’est senti humilié. En lui, un processus inconscient se déclenche qui efface de la mémoire ce qui le pousserait à douter de lui-même, de sa propre valeur. Or, même lorsqu’il nous arrive de jouer un beau rôle dans nos souvenirs, ce beau rôle ne fut, dans la réalité, jamais aussi beau qu’il apparait à notre mémoire. Il y a toujours, dans nos plus belles actions, un petit coin sombre, un aspect sordide, sur lequel nous n’aimons pas revenir. En conséquence, nous nous mentons à nous-même, ce qui est infiniment plus grave que de mentir à autrui en connaissance de cause. Je ne veux pas dire, naturellement, que le jour de votre première communion vous avez subi une humiliation quelconque : je parle en général. Mais, voulez-vous un exemple : un individu accomplissant un acte de bravoure a, pratiquement toujours, au moment de cet acte, l’esprit traversé de pensées de lâcheté, d’abandon. Mais un peu plus tard et, sur le plan pleinement conscient, en toute sincérité, il ne se souvient plus que de l’acte de bravoure lui-même. Pourtant, il s’en est peut-être fallu de très peu que la lâcheté ne l’emporte sur l’héroïsme. Et cependant, toute trace de ce qui fut tendance à l’abandon a disparu. En revanche, lorsqu’une somme de pensées et de petits gestes, « beaux ou laids », aboutit à de mauvais résultats, l’homme oublie le tout et s’oublie, s’endort un peu plus, ou, ce qui est pis, sombre dans la névrose si le souvenir inconscient proteste…
Ce que je vous demande de faire est simple. Chaque matin, avant votre lever, évoquez quelques-unes des circonstances essentielles de votre vie. Attention, je dis: évoquez, ou tout au moins essayez d’évoquer, les circonstances qui ont fait de vous ce que vous êtes et non celles dont le souvenir est resté le plus vif en vous. Vous n’y parviendrez pas facilement ? Cela est certain et beaucoup de choses resteront dans l’ombre. Respectez l’ordre chronologique : commencez par le début de votre existence et revenez dans le temps, jusqu’à l’époque actuelle. Attention encore : évoquez, souvenez vous, mais ne jugez pas. Ni vous, ni les autres. Il n’y a pas plus de jugement à porter dans l’histoire de votre vie que dans celle des saisons. Naturellement, vous laisserez de côté tous les évènements qui se sont produits à une époque où votre conscience n’était pas suffisamment claire : vos souvenirs de bébé, importants sur un autre plan de recherche psychologique, ne compteraient pas pour nous, même si vous pouviez les faire revenir à votre mémoire.
Je vous ai dit de ne vous intéresser qu’aux seules circonstances importantes de votre vie. Mais il est bien entendu que cette importance est, en bonne partie, d’ordre subjectif. Parmis les évènements que vous avez vécu, certains, qui vous paraissent aujourd’hui insignifiants ont pu vous paraître déterminants à l’époque où ils se sont produits et la somme de vos pensées, de vos désirs, de vos impressions, de vos illusions de ce moment de votre existence, a eu autant d’influence sur votre « devenir » que l’évènement lui-même ou n’importe quel autre.
– Tout cela est bien compliqué!
– Pas tellement. Demain matin, en vous éveillant, posez vous cette question : quel est mon plus ancien souvenir ? Naturellement, ce ne sera pas le souvenir vraiment le plus ancien qui affleurera, mais ce sera magré tout, un très lointain souvenir. Celui d’une bagarre, peut-être, qui vous oppose à un autre gamin sous le préau de l’école maternelle. Evoquez ce souvenir avec autant de précision qu’il vous sera possible. Cette précision ne sera pas grande ? Peu importe. Essayez seulement de vous souvenir au mieux des faits, du décor, de votre état d’esprit. Dans la journée qui suivra, reportez quelquefois votre pensée vers ce souvenir. Vous verrez comme il reviendra vivace. Mais ne vous éternisez pas sur cette vision d’une petite tranche de votre passé. Dès le lendemain évoquez de la même façon un souvenir un peu plus récent. Peut-être un autre souvenir, plus ancien que le premier, viendra-t-il s’immiscer entre ces deux évocations. Tenez-en compte, laissez ce souvenir affluer en vous, mais ne vous y attardez pas trop. Il faut que, d’une façon générale, partant de vos plus jeunes années vous remontiez la chaîne de vos souvenirs jusqu’au moment présent, à raison d’une évocation caractéristique par jour. Plus tard, vous pourrez revenir en arrière et passer en revue des évènements un peu négligés durant cette remontée du temps. Mais pour l’instant contentez-vous d’agir comme je vous dis : évoquez chaque jour un souvenir passé, en remontant vers ce que nous appelons le présent.
Et, entre deux évocations, dans le courant de la journée, essayez de vous « voir », de vous « situer », tel que vous étiez durant la période qui sépara effectivement ces deux souvenirs. Si vous vous embrouillez quelque peu, si vous placez chronologiquement un évènement avant un autre, tant pis, ne n’est pas grave, l’important est de re-créer une ambiance et non de dresser un bilan.
Il faut une dizaine de jours à un individu de bonne volonté pour apprendre à ressentir la présence de son corps simplement en se tenant droit. Il faut, en général, un peu plus pour acquérir la pleine conscience du fait qu’on parle et des paroles qu’on prononce. Prendre l’habitude de regarder le monde comme s’il venait d’être créé, par nous, à l’instant même, demande quelques jours au plus. Arriver à se connaître soi-même dans le « temps écoulé » est un peu plus long, mais c’est, là encore, affaire d’habitude. Tout cela est ennuyeux ? Difficile à exécuter ? Oui, sans doute, tant que l’habitude n’est pas prise. Mais contrairement à ce que pensent la plupart des gens – quoi qu’ils disent – rien n’est obtenu sans effort. Paraphrasant Jaspers, je dirais volontiers : « être vraiment, c’est agir et penser différemment ». L’homme ne redeviendra un homme au plein sens du terme que lorsqu’il aura retrouvé les habitudes qui étaient siennes avant sa déchéance. On ne peut être éveillé et se « laisser penser » comme le fait l’homme ordinaire. C’est une loi contre laquelle l’homme ne peut rien…
– Bon ! dit le jeune homme qui avait écouté d’un air résigné cette tirade. Je vais essayer. Mais il est une chose qui m’échappera toujours et m’empêchera probablement d’atteindre ce que vous nommez « éveil ». Je suis bien sur que je ne comprendrai jamais réellement le sens de cette phrase que j’entends rabâcher depuis que je suis ici : « Le temps est Un, etc… »
– Puisque nous avons devant nous un peu de temps – ce fameux temps ! – dit Maître Wou, je vais vous faire un peu de lecture. Car vous lisez n’est ce pas ? fort mal l’anglais… Je vais donc vous traduire…
Il se pencha et prit, dans un rayon de sa petite bibliothèque, un volume dont il montra le titre à son visiteur. Celui ci lut : « A New mode of the Universe » et le nom de l’auteur Ouspensky. Maître Wou ouvrit le volume, découvrit la page recherchée avec une rapidité dénotant une connaissance approfondie de l’ouvrage, et traduisit à voix haute le passage suivant :
– La vie en elle-même EST le temps pour l’homme. (C’est, commenta Maître Wou, Monsieur Ouspensky qui s’exprime ainsi). Pour lui il n’y a pas, il ne peut y avoir d’autre temps que celui de sa vie. L’homme EST sa vie. Sa vie EST son temps. Notre manière de mesurer le temps pour tous en utilisant des phénomènes tels que le mouvement apparent de la Lune ou du Soleil est compréhensible, du fait de sa commodité pratique. Mais on oublie généralement que ce n’est qu’un temps formel, accepté d’un commun accord. Pour l’homme, le temps absolu est sa vie. Il ne peut y avoir d’autre temps en dehors de celui-là. Si je meurs aujourd’hui, demain n’existera pas POUR MOI. Mais, comme nous l’avons dit plus haut, toutes les théories sur la vie future, sur une existence post-mortem, sur la réincarnation, etc…, contiennent une erreur évidente. Toutes se fondent sur notre compréhension habituelle du temps, c’est à dire sur l’idée que demain existera après la mort. En réalité, c’est en cela que la vie diffère de la mort. L’homme meurt parce que son temps s’achève. Il ne peut y avoir de lendemain à la mort. Or toutes les conceptions de la vie future réclament un lendemain, l’existence d’un lendemain. Quelle sorte de vie future serait-elle donc, celle ou il n’y aurait ni futur, ni lendemain, ni temps, ni après ?…
– Et voilà, fit Maître Wou, ce qu’écrit Monsieur Ousbensky, homme assez connu en Occident.
– Il me semble, dit le jeune homme, qu’il fait sienne vos thèses et qu’il soutient votre façon de voir quant à l’éternité du présent…
– C’est vrai, dit Maître Wou. Cet homme a reçu – indirectement – l’enseignement du Tao. Et il soutient notre façon de voir, comme la corde soutient le pendu – ainsi que dit un de vos proverbes. Par rapport aux penseurs du Tao – j’entend : les penseurs qui, en même temps réalisent – Ouspensky se situe à la place qu’occupent les théologiens par rapport aux mystiques dans le domaine religieux. C’est-à dire qu’il essaye d’exprimer par des mots ce qui, pour les autres, est expérience directe. Et, ce faisant, il trahit. Je laisse de côté tout ce qui, dans ce passage, est d’ordre eschatologique. M. Ouspensky a certes raison quand il dit que l’homme de saurait connaître aucun autre temps que celui de sa propre vie. Mais il oublie que ce que nous appelons « homme » et qui est, à nos yeux, un composé psycho-biologique, n’est pas forcément que cela et peut très bien, après dislocation, voir un ou plusieurs de ses éléments – ou d’autes, non perçus par nous – entrer en contact avec un temps AUTRE que celui que nous subissons – le temps entropique – ou que celui que la technique du Tao nous permet de connaître : le temps réel et statique. J’en ai déjà trop dit sur ce sujet, étant, par profession, un homme a-religieux. J’en reviens donc à notre temps à nous, le temps de l’homme sur la Terre, que nous voyons sous la forme d’un défilé de jours nous menant de la naissance à la tombe et qui est, en fait, immobile et statique pour qui sait voir.
– Ne croyez vous pas, dit l’Européen, profitant d’une pause du vieux maître, que cette conception du Temps, statique, immobile et dans lequel les mêmes causes produisent éternellement les mêmes effets, est particulièrement déprimante ? Je n’ai que vingt quatre ans mais si je dois revivre, encore, toujours, les années de misère, la torture, la guerre, la prison politique, bref, tout ce que j’ai déjà connu de peu réjouissant et que ne compensent pas, loin de là ! les moments heureux; je vous avoue que le matérialisme pur et simple me paraît beaucoup plus tentant…
– C’est bien ce qu’a dû penser Monsieur Ouspensky, répondit paisiblement maître Wou. Dans son livre, il continue ainsi : »Celà signifie que si un homme est né le 2 septembre 1877 à 7 heures du matin et qu’il meurt en 1912, il se retrouve après sa mort en 1877 et doit revivre éternellement la même vie. En complétant le cercle de vie il s’y réintroduit. Il renait dans la même ville, dans la même maison, le même jour, à la même heure; il refera les mêmes erreurs, connaîtra les mêmes personnes, etc… Et lorsque le moment viendra (en 1912), il mourra exactement comme il l’a fait et, au moment de sa mort, ce sera exactement comme si quelqu’un remettait toutes les horloges à 7 heures du matin, le 2 semtembre 1877… »
Maître Wou commenta ce qu’il venait de lire :
– Naturellement, tout ceci est faux parce que mal exprimé. L’auteur emploie des expressions comme : revivre éternellement la même vie – cercle de sa vie – il mourra comme il l’a fait, etc. qui tendent à montrer l’infini et l’inaltérable sous la forme de la répétition, du retour cyclique. Pour être juste, il faut reconnaître que tout ceci est inexprimable avec les mots et c’est du reste pour celà que nous insistons sur les exercices pratiques qui seuls permettent une connaissance directe, au dela du vocabulaire. Quoi qu’il en soit, telle qu’elle est ici exprimée, cette thèse est en effet extrêmement déprimante. L’auteur s’en aperçoit fort bien et, du coup, il se lance tête baissée dans le piège sémantique qu’il a lui même posé. Il écrit : « Il y a des hommes dont la vie contient une ligne intérieure ascendante (?) qui les fait sortir peu à peu du cycle (!) des répétitions éternelles (!) et les élève sur un autre plan de l’être… » Et il cite des cas : tel homme peut se souvenir de son avenir et par là même éviter de recommencer les erreurs commises. Vous voyez à quel point Ouspensky se prend à son propre piège fait de mots : il est bien évident qu’il ne peut y avoir immuabilité si un homme, quel qu’il soit, modifie quelque chose. Et, comme toute modification entraine fatalement une altération du futur, il s’ensuit que le futur dont le souvenir à été gardé et qui a servi de base à la modification ne peut pas exister. La thèse se détruit donc d’elle même… Non, mon jeune ami : rien de matériel, de visible, ne peut être modifié. Seul le sage qui ne se soucie pas du « devenir » peut avoir une vision globale du temps et y puiser la sérénité. Il est faux de penser qu’il puisse y avoir « souvenir du futur » chez un homme ayant soif du « devenir ». Si cela était, il serait capable, sachant ce qui va être de modifier ce futur et, en conséquence, il ne pourrait pas le connaître. Le bonheur est un état d’esprit : les martyrs chrétiens étaient heureux dans l’arène, face aux fauves… Ils devaient ce bonheur au « devenir »‘ à l’espoir d’être bientôt dans la Maison du Père ? C’est exact, mais j’ai vu mourir à Shangaï des militants marxistes, matérialistes convaincus. Il est indiscutable qu’en marchant vers la chaudière où les hommes du Kuo-min-tang allaient les ébouillanter, certains d’entre eux étaient heureux. Je ne vous donne pas la philosophie de ces hommes en exemple à suivre, je veux simplement vous montrer que le bonheur ne dépend pas de l’espoir. Il y a, mon garçon, quelque chose de supérieur à l’espoir, c’est la certitude; et elle ne peut être acquise que par un dur travail sur soi-même. Vous pouvez, certes, obtenir le bonheur métaphysique à moins de frais et bien plus rapidement. Vous n’avez qu’à suivre les directives du ministre d’une quelconque religion. S’il s’agit d’un homme ordinaire, il vous dira des choses qu’on lui a dite à lui même et qu’il a cru, sans preuves, parce que son tempérament l’y prédisposait. Ces choses seront peut-être vraies : je n’en sais rien et lui non plus, s’il est un homme ordinaire. Mais ce ministre sera peut-être un mystique et, en ce cas, il aura peut-être perçu quelque chose de réel, qu’il vous communiquera. En ce cas, il vous faudra croire ses affirmations de confiance – ce qui est simple pour certains – ou devenir vous même un mystique afin de voir les mêmes choses. Je vous conseillerai, si quelque jour vous vous sentez la vocation religieuse, d’adopter plutôt la deuxième attitude, en vous méfiant des effets de la suggestion.
Nous n’aimons pas offrir aux hommes une croyance toute faite. Tout ce que je vous dit est peut-être un tissu de mensonges ou de rêveries. Cherchez, trouvez par vous-même. Le dzog tchen est fait pour cela. Dans toutes les paroles que j’ai prononcées devant vous, il n’en est aucune qui indique de quelle nature est la sérénité que procure l’éveil. Celà, vous devez le découvrir vous-même sinon, ce serait, à nos yeux, sans valeur. Vous pourriez, si j’en disais plus, devenir la victime de la suggestion pure et simple… Bonsoir, mon ami.

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