LA TECHNIQUE DU TAO – Texte 12

– Je ne sais, dit Maître Wou à son jeune visiteur, si vous avez parfaitement compris les raisons pour lesquelles je vous ai demandé de surveiller conjointement vos paroles et l’attitude – la rectitude – de votre corps…
– En ce qui concerne les paroles, répondit l’Européen, je suppose qu’il s’agissait avant tout de m’apprendre à ne pas parler pour ne rien dire, « à ne pas me vider la bouche », comme on dit dans ce pays-ci… Quant aux épaules bien droites, je ne vois pas… Peut-être considérez-vous que certaines attitudes physiques, prises délibérément, entraînent des attitudes mentales correspondantes ?
– Je vois ce que vous voulez dire : corps tendu par la volonté : âme droite et inflexible – corps avachi : mentalité veulle. Il y a un peu de vrai dans tout cela, mais ce n’est pas là notre raison. Nous voulons, non pas créer une attitude mentale particulière en partant d’une certaine attitude physique, mais lier, au départ, deux attitudes, l’une et l’autre physiques et mentales à la fois. Raidis ton corps – acte physique entraînant la prise de conscience de l’existence de ce corps et influençant, comme vous le disiez, l’esprit dans le sens de l’énergie (ce qui en fait un acte mental) – surveille tes paroles : acte intellectuel se transformant en acte physique par mise en mouvement de l’appareil élocutoire. Tout cela est très élémentaire, certes, mais si nous voulons obtenir un être humain unifié, il nous faut aller doucement. Avant d’en terminer avec cette première partie de notre programme, j’aimerais insister sur deux détails : 1° La surveillance des paroles habitue peu à peu l’homme à ne plus parler pour ne rien dire et ceci sans coercition. L’individu qui écoute ce qu’il dit se rend vite compte du fait qu’il profère habituellement pas mal de bêtises ou, tout au moins, de nombreuses paroles inutiles et ce fameux automatisme qui nous fait tant de mal joue, dans ce cas particulier, un rôle bénéfique en éliminant peu à peu tout ce qui ne sert à rien. Cette discipline est donc plus utile – et aussi, sans qu’il y paraisse, plus difficile à maintenir – que celle qui consiste à observer toujours un silence absolu et à ne s’exprimer que par gestes, comme le font les membres de certaines communautés religieuses. 2° Nous lions, dans cet exercice, le corps et la parole. Peut-être avez-vous pensé qu’il serait plus logique d’associer l’attitude du corps et l’expression du visage ? Corps droit, visage impassible = homme statue… Nous nous sommes pas d’accord. Il est possible d’observer ses propres paroles sans intervenir volontairement. La discipline s’établit d’elle-même dans le langage. Par contre, il est impossible – moins de vivre en permanence devant un miroir – de savoir ce que son visage exprime : on ne peut donc donner à son visage, et ceci par un constant effort volontaire, que l’apparence de l’impassibilité. Que cette apparence se transforme à la longue en réalité, je ne le nie pas, mais la nature est brimée dès le départ, ce que nous voulons éviter…
– J’enregistre, dit le néophyte. Et maintenant, Wou-Li-Pang, quelle est la suite du programme ?
– Nous allons, si vous le voulez bien, nous conduire en bon disciple de Lao-Tseu, le « vieillard-enfant »…
– Excusez-moi, coupa le jeune homme, mais ce que vous venez de dire m’incite à vous demander l’explication d’un problème qui me tracasse depuis longtemps. Vous venez de dire « disciple de Lao-Tseu ». A d’autres moments, le Bouddha est cité par vous comme votre maître. En occident, j’avais vaguement entendu parler du Tchan que mes compatriotes tiennent pour la version chinoise du bouddhisme zen. An Inde, les tchanistes sont tenus pour taoïstes. Etes-vous l’un ou l’autre ? J’avoue que je ne m’y retrouve pas…
– J’ai toujours, dit Maître Wou, été intéressé par cette manie qu’a l’Occidental de tout étiqueter. Nous travaillons sur des philosophies qui ignorent l’exclusive. Bouddha disait : si tu trouves ta voie ailleurs, tant mieux. Sinon, viens vers nous. Et les bouddhistes zen disent, eux : lorsque tu as prononcé le nom du Bouddha, rince-toi la bouche et crache. Bouddha et Lao-Tseu ne sont pas pour nous, des maîtres vénérés : ces sont des scientifiques dont nous mettons les théories à l’épreuve… Du reste, pour vous montrer à quel point nous sommes indifférents toutes ces oiseuses questions d’obédience, ce n’est plus Lao-Tsue que je vais vous citer, mais un autre qu’une bonne partie de vos compatriotes considèrent comme Dieu lui-même : Jésus – qui a dit : soyez pareils à des enfants…
– Cela veut dire, je pense : soyez purs comme des enfants ?
– Purs ? Je ne sais pas. Après tout, Jésus appartenait à un peuple qui professait la croyance au péché originel. Ne raisonnez pas trop ne moderne : souillés par le péché d’Adam, les enfants d’Israël ne pouvaient être purs. Mais ils avaient, comme tous les enfants, un pouvoir que l’adulte ordinaire n’a plus : à chaque instant, ils créaient le monde…
– ????
– Je m’explique : chaque fois qu’un spectacle nouveau s’offre aux yeux de l’enfant, c’est comme si, pour lui, le monde – ce spectacle – venait d’être créé. Et comme, d’un instant à l’autre, pour des yeux qui savent voir, toute scène change quelque peu, cette création est perpétuelle pour l’enfant qui, lui, sait voir avec des yeux non habitués. L’habitude est le grand ennemi de l’homme d’âge adulte. C’est elle qui détruit le paradis intérieur. Un homme véritable doit retrouver le regard de l’enfance et sa capacité de création et d’émerveillement. Je ne veux pas me lancer dans une diatribe contre l’esthétisme. Néanmoins, vous trouverez beau un « merveilleux paysage » et hideuse une usine à gaz. Supposez que vous voyiez pour la première fois une usine à gaz et que vous n’ayez dans le passé jamais rien vu qui lui ressemble. Supposez d’autre part que vous ayez toujours vécu face au merveilleux paysage auquel je faisais allusion. Ne croyez-vous pas que vous seriez émerveillé par l’usine et indifférent devant le paysage ? Tout ce que je dis là est assez puéril, je vous l’accorde, et je ne parle ainsi que pour vous faire comprendre l’importance de ce que je vais vous demander de faire :
« Aussi souvent que l’idée vous viendra – et cette idée dviendra presque permanente si vous transformez en alliée votre ennemie l’habitude – regardez ce qui vous entoure avec un sentiment de créateur. D?ordinaire, le regard est avide, absorbant. Tout se passe comme si les choses existaient réellement TELLES QU?ELLES SONT VUES, et que le regard, passant par là, s?en imprégnait. Mais, véritablement, c?est le regard qui crée la chose vue telle qu?elle est vue. Toute vision est subjective. Lorsque vous regardez un homme, cet homme n?est tel que vous le voyez que pour votre regard. Il faut, à la lumière, une fraction infinitésimale de temps pour aller de vous à moi. Cependant, durant cet instant infime, mon corps, tourbillon d?atomes, s?est transformé – et sur un autre plan, mes pensées se sont modifiées subtilement, même si cette évolution m?échappe. De plus, ce que vous voyez de moi est, pour autant que l?on puisse savoir, unique. Rien ne nous prouve qu?un autre homme, même en cet instant, même à votre place, aurait eu la même vision. Et nous savons que, placée où vous êtes, une mouche, par exemple, verrait tout autre chose. Donc, que nous le voulions ou non, c?est le contempleur qui crée l?objet de la contemplation. Lui disparu, cet objet n?existe plus tel qu?il a été perçu et avant, il n?existait pas. En conséquence, il cs faut savoir que, dans la pratique, tout se passe comme si vous projetiez votre regard et que cette projection donne naissance à l?objet vu. Ayez cette sensation. Ne vous comportez plus comme un enregistreur, mais comme un projecteur d?images. Sachez que les agrégats que vous percevez existent tels quels pour vous et pas nécessairement pour d?autres. N?oubliez pas non plus, qu?en dehors de sa subjectivité, votre vision s?arrête aux apparences. Demandez-vous souvent : cette vision qui est mienne, que serait-elle si j?utilisais un microscope ? Si je percevais les atomes tourbillonnants (si tant est qu?il existe pareils atomes ) ? Faites cela, non pas toujours certes, mais de temps à autre. En somme, dans la mesure où vous y penserez, efforcez-vous de contempler tout ce qui sera offert en spectacle à vos yeux comme si vous sentiez – ce qui sera dans une certaine mesure la vérité – que vous venez de créer, pour vous seul, ce que vos yeux voient. Un bon truc : sentez la présence de vos yeux et « projetez » votre regard vers l?objet contemplé. Ce sera un premier pas de fait vers un nécessaire dynamitage des structures. Il faut que vous obteniez la sensation que quelque chose – un rayon si vous voulez – sort de vos yeux (« sentez » vos yeux), va se poser en un point de l?espace et crée ce qui est vu. Comment créer ? En partant d?éléments aussi primordiaux que possible. Une maison est devant vous : entraînement, la regardant, évoquez mentalement les éléments qui la composent; il y a des pierres qui sont un agglomérat formé dans le sol il y a des milliards d?années; de planches découpées dans le tronc d?un arbre lui-même issu d?une graine nourrie par l?humus du sol…Il n?est, bien entendu, pas question pour vous de rechercher l?origine de chaque chose perçue; une vie n?y suffrirait pas. Il s?agit, simplement, de sentir que l?objet regardé n?est pas seulement ce qui est désigné par une formule toute faite. Une maison est aussi un amas hétéroclite. Vous la voyez, ordinairement, comme un abri à l?usage des hommes. De temps à autre, regardez là avec les yeux d?un être qui, par sa nature, ne saurait que faire d?un tel abri: un « esprit » si vous voulez, ou une créature tellement robuste que s?abriter ne lui serait pas nécessaire. N?importe quel être, n?importe quel objet peuvent être regardés ainsi; un homme: c?est un composé d?éléments chimiques, mû par des gestes dictés par des réflexes ou par des pensées. Ces réflexes ou ces pensées ont leur origine, soit dans les réactions biologiques de ce composé que nous appelons « homme », soit dans le milieu extérieur…
– Vous ne croyez donc pas, coupa le néophyte, qu?il existe quelque chose en l?homme qu?on appelle « l?âme » et qui est indépendant du milieu ?
Maître Wou marqua une pause. Puis il reprit:
– Je vais, mon jeune ami, vous dire une chose que je dis habituellement à toute personne qui débute dans le dzog tchen. Avec vous je n?en avais rien fait jusque là car je vous savais agnostique. Voici cette chose: le dzog tchen est une expérience technique. Dans le domaine technique ou scientifique, aucune croyance, aucune foi qui ne peut être prouvée immédiatement, là, devant nous et à tout le monde; rien de tout celà ne peut être admis quelle que soit sa valeur pour l?expérimentateur. Il y a en occident de remarquables hommes de sciences qui sont aussi des prêtres. Croyez vous que Breuil ou Theillard de Chardin auraient fait un pas en avant dans leur science s?ils n?avaient pas dit au préalable : « Il faut que tout ce que je vais découvrir concorde avec ce que l?église enseigne ? ». C?est un règle absolue: croyez au Karma, à la création du mon « ex nihilo », à l?âme immortelle, celà vous regarde. Mais si vous ne réussissez pas, tandis que vous pratiquez le dzog tchen, à reléguer votre croyance au tréfond de vous même; si vous l?introduisez dans un domaine ou ne doit intervenir que ce qui peut être perçu directement par n?importe qui, alors, n?allez pas plus loin: vous n?obtiendrez pas plus de résultats que n?en aurait obtenu l?abbé Breuil s?il avait à toute force voulu faire coïncider ses découvertes avec les données de la Bible…
– En ce qui me concerne, dit le jeune homme, celà ne présentera pas de grandes difficultés…
– Tant mieux…Donc, je résume: je vous demande, deux fois par jour: plus souvent si vous le pouvez, de vous transformer en « Martien » qui visiterait pour la première et dernière fois notre planète. Ce que votre regard voit, vous ignorez ce que c’est, à quoi celà peu servir et même si cela peu servir à quelque chose. Ce que vous voyez, vous ne l’avez jamais vu et vous ne le verrez jamais et nul, avant vous ne l’a jamais vu tel que vous le voyez et nul ne le verra. Votre regard crée. Prenez l’habitude de regarder ainsi au moins trois fois chaque jour. Peu à peu, sans même le vouloir, vous vous surprendrez à voir les choses de cette façon de plus en plus souvent. Notez que si vous êtiez aveugle vous pourriez « créer » à l?aide d’un autre sens. La vision n’est pas privilégiée dans ce domaine: elle est seulement, pour la majorité des hommes, le sens le plus esclave de l’habitude. Si l’homme était construit comme le chien, ce serait l’odorat qu?il conviendrait de déshabituer…Alors, nous sommes bien d?accord ? Vous continuez à surveiller vos paroles et l’attitude rectiligne de votre corps et, en sus, trois fois par jour au minimum, vous projetez vers le milieu qui vous entoure un regard de nouveau-né ? Revenez me voir dans dix jours avec un regard neuf…
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Nous ne pensons pas que le programme que nous vous proposons soit d’exécution bien difficile. Il est aussi gradué que possible. N’importe qui, avec un peu de bonne volonté, peut essayer de surveiller ses paroles et la rectitude de son corps. Vous avez de nombreux oublis ? Ce n’est pas très important. Ce qui compte est de persévérer. Si, aujourd’hui, vous n’avez songé qu’une seule fois à prêter attention à vos paroles et une seule fois à vous dire « tiens toi droit !, dans un mois vous agirez ainsi presque constamment, sans même y penser consciemment. Les automatismes sont les plus redoutables ennemis de l’éveil, mais pas tous.

Certains au contraire le favorisent et l’automatisme qui consiste à surveiller paroles et attitude sans même y penser est de ce là. Songer trois fois par jour à regarder autour de vous avec des yeux neufs ne constitue pas non plus un gros effort. Là aussi ; un automatisme apparaît qui sera bénéfique.

Si vous suivez scrupuleusement les indications que nous vous donnons sans vous lancer dans les spéculations à propos du « comment » et du « pourquoi », vous vous rendrez compte, dans quelques semaines que, sans même avoir ressenti le bouleversement qui s’est produit en vous, vous êtes devenu un autre être, beaucoup plus proche du réel que le « vieil homme ». Mais n’oubliez pas : vous ne devez en aucun cas laisser passer une seule journée sans au moins tenter de faire ce que nous vous demandons. Toute journée perdue ramène au point de départ.

Et maintenant, nous allons revenir à la parapsychologie appliquée. Si vous suivez l’entraînement en vue d’obtenir la Clairvoyance, souvenez-vous que la pratique du Dzogchen dont vous venez de lire la deuxième phase, contribue puissamment augmenter les capacités de voyance extrasensorielle.

CLAIRVOYANCE (suite)

Nous allons aujourd’hui traiter de la pratique de la voyance proprement dite, telle qu’elle découle de l’entraînement dont nous avons exposé les principes dans le dernier texte. Avant d’aller plus loin, nous tenons à rappeler que la clairvoyance n’est pas – pas encore – une technique relevant d’une science exacte et ce, dans quelque pays que ce soit. Il en va de même pour tout ce qui touche à la parapsychologie. En conséquence, lorsque vous aurez réalisé votre première expérience positive dans ce domaine, n’imaginez pas que par la suite tout doit vous réussir systématiquement. Les forces utilisées sont mal connues. Leur réalité se dissimule sous tout un florilège de superstitions. Toute connaissance que nous avons est forcément obtenue par des procédés empiriques. Il fut, croyons-nous, un temps où la parapsychologie était une technique basée sur des données exactes et des postulats vérifiables. Le jour reviendra où toute dignité lui sera rendue. Pour le moment, il convient de faire preuve de prudence et de modestie dans nos tentatives.

Lorsqu’il juge que son entraînement est suffisant – c’est-à-dire lorsqu’il commence à visualiser sur son écran de papier des images de plus en plus cohérentes – Le voyant décide de passer à la pratique.

La séance aura lieu le matin ou le soir, peu importe, mais assez loin des repas : au moins une heure avant – deux heures au moins après. Toujours, l’expérimentateur procède à des ablutions avant d’opérer. Il se lave à l’eau fraîche les mains et les avant-bras, le visage et la nuque (au dessous des cheveux). Puis il procède comme pour une séance d’entraînement. Il place son écran de papier contre le mur, tamise les lumières, s’assoit face à l’écran et trace le Sceau qui chasse le Gardien. A ce moment, trois détails nouveaux interviennent. Le Voyant fait brûler quelques grains d’encens – voir un bâtonnet entier si la séance promet d’être longue – dans une soucoupe placée près de lui. Puis il place dans sa bouche la valeur de deux morceaux de sucre ordinaire. Après cela, il ingère une cuillerée à soupe d’alcool assez fort. Le sucre se dilue dans l’alcool et notre homme avale le tout. A noter que cette infraction au régime alimentaire habituel doit être strictement réservée aux séances de voyance proprement dites. En aucun cas, en cours d’entraînement, il ne sera question d’absorber du sucre et de l’alcool.

Ceci mis à part, le voyant procède ensuite exactement comme au début de l’entraînement du soir. Concentration de pensée, mouvements tête-droite et tête-gauche tout en comptant mentalement, pression douce sur les globes oculaires. Il n’y a changement que lors de la récitation du mantra. Comme nous l’avons dit, ce dernier, quel qu’il soit, devra être inversé lors de la séance de voyance proprement dite. Dans le cas cité par nous, le voyant à l’entraînement disait à mi-voix : zch-a-o (tout en pensant : illuminer) ; chi (il pense : réel) ; tchu (sortir) ; xin (coeur) ; ou-o (moi). En séance de travail, il dira tout d’abord : ou-o (moi) ; xin (coeur) ; tchu (sortir) ; etc. A la fin de ce texte, nous vous donnerons une série de mantras que vous pourrez utiliser lorsque celui-ci vous sera devenu trop familier pour mobiliser vraiment vos facultés conscientes. La séance de voyance se termine exactement comme il a été dit pour l’entraînement. Notons qu’un bon voyant n’hésite pas à la faire durer plus d’une heure.

En dehors de cette forme de voyance avec support, il en existe une autre qui utilise les seules ressources de l’esprit du clairvoyant. Elle est basée sur le pouvoir de concentration mentale et, si vous avez convenablement pratiqué la concentration sur les chiffres telle que nous l’avons proposée, cette forme de voyance est à votre portée. Elle est, cependant – nous devons vous avertir – d’un maniement délicat. Le voyant qui la pratique doit, préalablement bien se convaincre d’une chose : étant un être humain, il peut lui advenir de se tromper. Car la sensation de réalité de la vision observée est telle que l’on peut en arriver à croire beaucoup plus fermement à ce qui est perçu directement par l’esprit qu’au témoignage des sens physiques. Bien entendu, il arrive souvent que l’esprit ait raison contre les sens. Mais l’hallucination est aussi possible et il convient de se méfier. Si remarquable soit-il, un voyant se trompe un jour ou l’autre dans l’interprétation qu’il donne de sa vision. Nous vous prions de ne pas oublier ce détail.

L’entraînement à cette forme de voyance ne demande pas d’exercices acrobatiques comme c’est le cas pour la voyance avec support. Tout demeure dans le mental. Notons en passant que cette discipline est d’origine religieuse. Les voyants qui la pratiquent – surtout au Tibet où elle est très populaire – ont généralement débuté dans cette carrière poussés par un zèle pieux. D’ordinaire, il s’agit d’un jeune homme qui, sur les conseils de son guru, pratique une forme de concentration de pensée destinée à lui permettre de visualiser avec une intensité aussi grande que possible, une des multiples déités du panthéon tibétain. Le jour viendra où cette visualisation prend une force telle que l’image obsessionnelle devient, pour l’élève, impossible à différencier des créatures réelles qui l’entourent. Le jeune homme se rend alors près de son guru et deux alternatives peuvent alors se présenter : le garçon peut dire sa joie d’avoir « créé » pour lui tout seul une divinité qui l’escorte partout et l’aide en toute chose. Dans ce cas, le guru le félicite et lui conseille de persévérer dans une si bonne voie. Et l’élève repart tout content, tandis que le maître le suit du regard – ce genre de regard que l’on réserve aux imbéciles incurables. Mais il se peut aussi que le jeune homme dise à son maître ses doutes quant à la réalité de la vision « créée ». En ce cas, le visage du guru s’éclaire et il propose au garçon d’aller plus avant, soit en pratiquant la méditation par delà les formes, soit en prenant une autre voie. Quelquefois, cette voie est celle de la voyance sans support, qui convient fort bien à un homme capable à la fois, de visualiser fortement et de ne pas être convaincu pour autant de la réalité de ses visions.

L’entraînement du voyant n’utilisant aucun autre support que son propre esprit est très simple : tout dépend de la capacité de concentration. Au début, nous conseillons l’utilisation d’une image quelconque : photographie ou reproduction de tableau. Supposons que vous ayez en main un chromo représentant le fameux Angélus de Millet. Asseyez-vous commodément, en tailleur si vous avez l’habitude de cette posture, ou banalement sur une chaise si vous préférez. Placez sur vos genoux ou devant vous la reproduction et regardez-la. Observez tous les détails, l’un après l’autre. Voyez d’abord le décor. Puis les personnages. Gravez bien dans votre mémoire les attitudes des personnages, leurs vêtements, ce que vous percevez de leurs traits. Ecartez le tableau de vos yeux et tentez de le reconstituer de mémoire avec tous ses détails. Fermez les yeux, cela vous aidera. Recommencez tous les jours et, si vous le pouvez, 3 ou 4 fois par jour, ce petit exercice. Selon vos aptitudes, vous le maîtriserez plus ou moins vite mais, avec de la persévérance, vous en viendrez à bout.

Lorsque vous connaîtrez le tableau dans les moindres détails au point de pouvoir le visualiser n’importe où, n’importe quand, simplement en fermant les yeux et en portant votre pensée sur ce sujet, compliquez l’exercice. Imaginez que le tableau se mette à vivre. L’entraînement proprement dit commence. Vous n’avez plus aucun support matériel. Tout maintenant va se passer dans votre imagination. Le tableau, vu en esprit, s’anime. Le soleil, invisible jusque là, se met à briller. Vous entendez le bruit des cloches ; vous sentez le vent passer sur votre visage et sur vos mains. Exercez-vous à sentir tout cela puis, imaginez que les personnages se mettent en mouvement. L’homme remet son chapeau sur la tête, se retourne (vous voyez son visage de face), la femme se signe et de met au travail. Imaginez-la au travail ainsi que l’homme. Vous pouvez, avec un peu d’entraînement, les voir vivre avec autant d’intensité et de naturel que si leur existence était réelle et se déroulait ici même, sous vos yeux.

A la longue, l’effort fourni pour faire « vivre » les personnages devient inconscient. Il semble qu’ils échappent à votre volonté, qu’une vie personnelle les anime. Lorsque vous en serez à ce stade, nous vous conseillons de laisser l’expérience se poursuivre. Il ne faudrait pas, évidemment, que vous en arriviez à croire à la réalité de l’hallucination volontairement créée. C’est du reste pour cela que nous vous conseillons, dans les débuts, d’éviter de tirer des images du néant. Vous risqueriez sinon de croire à leur totale réalité comme le jeune tibétain cité plus haut, du moins d’être troublé par ces trop vivantes apparences. Ici une parenthèse : il existe une certaine théorie au sujet d’images créées de toutes pièces par le cerveau humain. Selon ses auteurs, les phantasmes ainsi tirés par le cerveau humain. Selon ses auteurs, les phantasmes ainsi tirés du néant seraient, à la longue, doués d’une sorte de vie indépendante dans un univers parallèle au nôtre. Sous certaines influences, ils seraient susceptibles de se manifester matériellement dans notre monde où ils viendraient se mettre au service de leur créateur. Nous savons qu’il y a du vrai dans ces affirmations mais nous ne nous attarderons pas sur ce sujet. Non pas, comme on l’a dit, parce qu’il relève de la « magie noire » mais simplement parce que les Bön-Po et chamans qui pratiquent ce genre de manoeuvre occulte finissent généralement leurs jours dans la démence. Nous vous conseillons donc de ne pas chercher personnellement le procédé qui donnerait aux images produites par votre esprit une « vie réelle » : vous risqueriez fort d’y parvenir car ce n’est pas aussi difficile qu’on pourrait le penser – et vous le regretteriez par la suite. Contentez-vous de développer en vous la faculté de voyance telle que nous vous la présentons : vous ne courrez ainsi aucun danger.

Lorsque vous serez vraiment capable d’obtenir, à partir d’un tableau ou d’une photographie quelconque, la sensation mentale de vie dont nous avons parlé, vous pourrez passer au stade de la représentation de scènes futures découlant de ce que vous connaissez déjà mais, encore une fois, évitez d’imaginer  » à partir de rien ». Agissez plutôt ainsi avec le sujet dont vous désirez percevoir l’avenir. (Nous supposerons dans notre exemple, qu’une personne amie vous consulte sur le probable résultat d’un examen auquel un de ses enfants se présente). Le dialogue suivant s’engagera :

Vous – Pouvez-vous me dire à quel moment aura lieu cet examen et surtout quand votre fils sera informé personnellement du résultat ? Le consultant – l’examen aura lieu en juin et le résultat sera connu quelques jours après. Fin juin sans doute. Je ne puis être plus précis… Vous – bien. Puis-je avoir la photo du jeune homme ?

Vous prenez entre vos mains la photographie et vous invitez votre visiteur à garder le silence pendant quelques minutes. A la vérité, ce silence est superflu. Si, depuis trois mois seulement, vous vous entraînez chaque jour à « visionner » en tout lieu et en toute circonstance, vous êtes devenu capable de « créer » une vision au sein du tintamarre le plus infernal. Mais il existe une tradition, aussi bien orientale qu’occidentale, qui veut que le voyant ait besoin d’un silence recueilli pour opérer dans les meilleurs conditions. Pourquoi bousculer sans nécessité les traditions ?

Tenant en mains la photographie, vous gravez dans votre mémoire les traits du garçon et, s’il se peut, son allure générale.

Naturellement, si vous le connaissez personnellement, votre travail se trouvera facilité. Mais même en ce cas, nous conseillons d’utiliser la photographie qui sera un puissant aide-mémoire. Le travail à exécuter est exactement le même que lors de la visualisation de l' »angelus » citée plus haut : ayant fermé les yeux, vous devez « voir » le sujet et imaginer le décor dans lequel il évoluera lorsque les résultats de l’examen lui seront communiqués. Peu importe que ce décor imaginaire ne corresponde guère au décor réel. Serrez les probabilités au plus près, ce sera suffisant. La scène devant se passer au mois de juin, il y a quelque chance pour que le temps soit beau et que le soleil brille. En tout cas, il est probable que la température soit clémente et que le sujet ne soit pas emmitouflé de lainages. Imaginez le donc en tenue d’été. Il n’est plus aussi souriant que sur la photo. Ses traits sont un peu crispés. Insistez, pendant quelques minutes, sur la visualisation d’un sujet immobile, se tenant dans la position où le montre la photographie, mais vêtu de façon légère et portant sur le visage les trace d’un peu d’inquiétude. Lorsque l’image sera stable, nette, imaginez le sujet se mettant en mouvement. Quelque chose l’attire. Non en face de lui, car sinon il viendrait vers vous, mais sur sa droite ou sur sa gauche, à votre choix. Ce quelque chose vers lequel il va, est un tableau mural annonçant les résultats de l’examen. Il serait bon que le jeune-homme se dirige de lui même vers ce tableau sans que votre propre volonté consciente intervienne. Lorsque le sujet est planté devant le tableau, regardez l’expression de son visage, s’il est plutôt amer ou heureux. Peut-être que vous ne verrez rien, cela sera un échec, surtout à vos débuts. Alors dites-le à la personne franchement. La plus scrupuleuse honnêteté est conseillée en ce domaine ; et elle finit toujours par se révéler payante d’une manière ou d’une autre.

Les termes que nous avons employés pour vous décrire ce mode de voyance, vous ont peut-être laissé un peu perplexe. Nous parlons de phantasmes, d’hallucination volontaire. Il est logique que vous pensiez : « en somme, ce que fait ce voyant relève, purement et simplement d’une imagination débridée. Tout se déroule dans le domaine de l’imagination et le hasard décide… » En fait, ce n’est pas aussi simple que cela. Si le hasard seul devait décider, les résultats positifs devraient, logiquement avoisiner cinquante pour cent. Or, ils sont nettement, très nettement plus élevés. L’ordre Tchan a fait dans ce domaine une multitude d’expériences que vous pouvez refaire vous-même. Grosso modo, ce qui se produit peut être énoncé ainsi : alors que la pensée consciente, étroitement asservie au temps entropique ne connaît rien du futur et ne conserve du passé qu’une faible connaissance appelée mémoire, la pensée inconsciente peut, dans certaines conditions, lorsqu’un « champ » favorable est créé, s’affranchir de ce temps et se projeter aussi bien « en avant » « qu’en arrière ». Et puisque nous avons abordé le sujet de la différence de comportement sinon de nature existant entre la partie consciente et la partie inconsciente de la psyché, il nous faut en dire quelques mots encore, en raison d’une prochaine étape du Dzogchen qui a un nom : apprentissage de la peur.

Nous avons déjà parlé de ce que certains psychologues occidentaux appellent la pensée constructive. Il s’agit d’une méthode basée sur le postulat suivant :

La pensée humaine exerce une influence indéniable sur le devenir de l’homme et ce, même dans le domaine matériel. Une pensée optimiste, longuement répétée, passe du conscient à l’inconscient. Ce dernier, possédant sur l’être entier une influence considérable, tend alors à barrer la route aux possibilités néfastes et à favoriser la réalisation des possibilités fastes.

Tout n’est pas faux, loin de là, dans cette manière de voir. Mais, s’il n’y a pas

fausseté, il y a trop grande simplicité, pour ne pas dire simplisme. L’inconscient ne se laisse pas influencer aussi aisément qu’on l’imagine et sa puissance, sa « masse », dépassent de loin celle du conscient – étant entendu du reste, qu’il n’y a pas nette solution de continuité entre les deux « penser ». Si l’on se sent un peu déprimé, il n’est pas mauvais de tourner volontairement ses pensées vers un sujet souriant. Mais si la partie inconsciente de votre psychisme a des raisons – ses raisons à elle – qui sont sans rapport avec ce que vous croyez être les vôtres – ne comptez pas qu’elle soutiendra votre conscient lorsque celui-ci entendra, par une attitude optimiste, solliciter la bienveillance du destin. D’une manière générale et pour dire les choses d’une façon grossièrement approximative, la partie inconsciente de votre psychisme a tendance à prendre le contre-pied des désirs volontairement exprimés. Toutes les névroses trouvent là leur origine. Il importe donc que vous sachiez que, si vous évoquez volontairement des images désagréables d’un futur possible, cette évocation ne risque pas de provoquer les désagréments évoqués par ces images. Et dans la phase Dzogchen dont nous parlons, ce genre d’évocation est nécessaire. N’oubliez pas ceci : pour qu’une possibilité évoquée par votre pensée consciente se réalise, il faut que votre inconscient soit d’accord (tout ceci bien entendu dans la mesure où votre inconscient est d’accord avec votre conscient de façon autre que fugace et intermittente, c’est que vous jouissez d’un remarquable équilibre psychique. C’est que vous êtes un de ces trop rares humains chez qui la crainte ne saurait exister et pour qui l’espoir n’a pas lieu d’être, l’univers et l’Ego étant acceptés tels qu’ils sont. Mais si vous êtes réellement ainsi, vous n’avez que faire du Dzogchen…

Nous allons terminer ce texte en vous communicant une petite liste de mantras que vous pourrez utiliser si vous pratiquez la voyance avec support. A propos de cette forme de voyance, nous n’avons pas cru devoir exposer en détail le déroulement d’une séance proprement dite. Il est évident que le voyant se contente, en séance, d’évoquer le sujet à propos duquel on l’interroge, de la façon dont il procédait à l’entraînement avec les événements et les hommes politiques. Il fixe sa pensée sur l’atmosphère générale des examens (dans un cas semblable à celui cité plus haut) et évoque aussitôt après un quelconque visage de jeune homme s’il ne connaît pas le sujet. Il évoque son visage réel, mais sans insister, les traits peuvent demeurer flous, c’est sans importance. Ce que le voyant « avec support » doit percevoir, c’est l’impression de joie ou de découragement qui se dégage d’un personnage qui peut n’être que silhouetté.

En aucun cas, le voyant « avec support » n’utilise de photographie ou de « témoin » quelconque. En revanche, contrairement au voyant « sans support » il trace en début et en fin de séance des sceaux et utilise des mantras dont voici quelques exemplaires, transcrits phonétiquement :

1/ Rèn (connaître) – tu (image) – xu iao (avoir besoin de) – jiang laï (l’avenir).

2/ Guan (voir) – iou jing (tranquille) – zchao (chercher) – schi (savoir).

3 – Uuan iing (accueillir) – zebgue (tout) – schou (recevoir) – li (force).

4 – Kong (vide) – schaï (exposé au soleil) – dang (attendre) – si xiang (pensée)

5 – Ba-o ku-o (comprendre) – zao (chercher) – zi dao (connaître) iu jian (rencontrer).

Les traductions données sont littérales.

Que les puissances bénéfiques soient avec vous.

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