Vous êtes ici : Accueil » Journal » Article : Votre courrier du 13 avril

Laurent nous écrit :
En réponse à une lettre ayant trait à la transmission de l’enseignement Tchan, vous m’aviez conseillé de comparer vos textes avec ceux de Limoges. J’ai suivi votre recommandation et cela m’amène à vous écrire de nouveau. Je reconnais la prépondérance de l’aspect pratique sur la part doctrinale et aussi combien les mots peuvent constituer une limitation, un voile. J’ai cependant besoin d’éclaircissement sur un point précis.
En effet, dans les nouveaux dossiers, il me semble distinguer deux conceptions différentes. D’une part, nous avons pour le Taoïsme, l’ « idée de créateur » Tai Yi, « sans que cette idée se ramène à une entité ». Il y a bien un principe supérieur d’unité que l’on retrouve au niveau du « shen », « unité consciente de conscience », qui correspond à l’esprit transcendant l’âme et le corps.
D’autre part, nous avons, avec le récit du comment de la création du monde du bouddhisme, l’histoire du « mahabrahma ». Le Soi est un super ego, qui a l’illusion d’être un dieu et d’avoir créé les autres êtres, qui, d’ailleurs, partagent, son illusion. Démasquer la supercherie du Soi conduit à l’éveil. L’auteur de ce texte, Dominique Trotignon rattache le problème du bien et du mal à l’existence de ce Soi fictif.
À cet égard, vous me pardonnerez de citer Ananda K. Coomaraswamy dans Hindouisme et bouddhisme : « Il serait bon de rappeler que le bouddha n’est pas venu pour établir un nouvel ordre mais pour restaurer un ordre ancien (…) C’est une voie ancienne que l’on avait perdue que le bouddha ouvre à nouveau. » (…) « Naturellement, il est bien vrai que le bouddha niait l’existence de l’âme ou du soi, au sens étroit du terme, mais ce n’est pas ce que nos écrivains entendent ni ce que nos lecteurs comprennent, et ce qu’ils veulent dire, c’est que le bouddha niait le Soi immortel, sans naissance et suprême des Upanishads. Et cela est d’une fausseté flagrante. Car il parle souvent du Soi ou Esprit, et nulle part aussi clairement que dans la formule « na mê so attâ » (« ceci n’est pas mon Soi »), dont l’exclusion porte sur le corps et les éléments de conscience empiriques, vérité à laquelle s’applique tout particulièrement les paroles de Shancara : « Quand nous nions quelque chose d’irréel, c’est par référence à quelque chose de réel. » (…) C’est assurément au sujet de ce principe ineffable que le bouddha dit : « Qui sait où il se trouve ? C’est le Soi intérieur pur de toute contamination, le Soi suprême dont on ne peut rien dire de vrai et qu’aucune pensée ne peut saisir sinon celle-ci : « Il est. » (…) « Il y a un non-né, un non-devenu, un non-créé, un non-composé, et si ce n’était pas pour ce non-né, ce non-devenu, ce non-créé, ce non-composé, il ne pourrait être montré aucun chemin d’évasion hors de la naissance du devenir, de la création et de la composition. » Et nous ne voyons pas ce que ce non-né pourrait être sinon « Cela », cet Esprit (âtman) non animé (anâtmya) sans l’être invisible (sat) duquel il ne saurait y avoir nulle part d’existence. (…) Le bouddha nie de façon péremptoire qu’il ait jamais enseigné la cessation ou l’annihilation d’une Essence. Tout ce qu’il enseigne c’est comment mettre un terme à la souffrance. (…) De même qu’on traduit si souvent à faux l’expression répétée « Ce n’est pas mon Soi » par « Il n’y a pas de soi », on regarde l’analyse destructive de l’individualité – véhicule comme voulant signifier qu’il n’y a pas de Personnalité. (…) Le bouddha s’identifie Soi-même à ce Soi qu’il appelle son refuge. (…) Il est tout à fait contraire au bouddhisme, aussi bien qu’au Vedanta, de penser à nous-mêmes comme errant au hasard dans le tourbillon fatal du flot du monde. Notre Soi immortel est tout sauf une « individualité qui survit. » Ce n’est pas cet homme, un tel ou un tel qui réintègre sa demeure et disparaît à sa vue, mais le Soi prodigue qui se souvient de lui-même. Celui qui fut multiple est de nouveau un et indiscernable. »
Ainsi, à mon sens, il y a deux acceptions incompatibles du bouddhisme : l’une qui nie tout principe supérieur, l’autre qui le reconnaît. De plus, il semble que la convergence du bouddhisme avec le taoïsme ait pu s’établir sur la reconnaissance commune d’un principe entraînant par ailleurs la conception d’une hiérarchie des modalités de l’être. Ma question est donc la suivante : votre enseignement reconnaît-il un principe suprême ?
En espérant que vous porterez attention à ma question. Merci.

Commentaire ADCE
Votre question est fort pertinente : “votre enseignement reconnaît-il un principe suprême ?”
Vous auriez pu la poser dès la lecture du premier dossier. Et des suivants. Car nous l’abordons en pointillé, et nous y répondons en partie. C’est pourquoi je vous recommande de relire les trois premiers dossiers même si c’est le quatrième qui a fait pour vous office de révélateur.
Puisque nous diffusons en sus des exercices quelques développements philosophiques, autant répondre à vos interrogations. A condition que cela n”influe en rien sur vos propres décisions. Voici donc ce que nous pouvons ajouter :
La voie du Tch’an, issue du bouddhisme a-religieux et du taoïsme a-religieux, est une voie essentiellement pragmatique qui ne s’encombre pas de discussions casuistiques.
Ce que nous pensons n’est pas important, et de toute manière pour la pratique des exercices d’éveil vous n’êtes pas obligé d’être d’accord avec nos points de vue. Vous devez même conserver votre entière liberté de conscience.
Le Tch’an est né de la rencontre et du mariage de deux courants de pensée : le taoïsme et le bouddhisme.
(Vous vous rendez compte ? deux courants de “pensée” pour un Tch’an qui considère la pensée comme un simple outil, utile mais source de tromperie et d’endormissement de l’être à lui-même, lorsqu’elle obstrue la conscience d’être).
Nous sommes les enfants de ce mariage, mais selon les circonstances et les êtres, certains se retrouvent ressemblant davantage au géniteur bouddhiste et d’autres au géniteur taoïste. En ce qui nous concerne, et vous l’avez sûrement noté, nous avons beaucoup pris de notre géniteur taoïste.
En outre, et comme vous l’avez aussi remarquablement fait ressortir (ce dont nous vous félicitons), la présentation habituelle qui est faite du bouddhisme paraît (à quelques uns dont nous sommes) quelque peu limitée sinon erronée. C’est ce que vous auriez pu lire en filigrane dans les premiers dossiers.
Mais en quoi est-ce important pour l’éveil ? Tout n’est-il pas illusion ? La seule constante étant l’illusion…. cela lui donne d’ailleurs le statut d’être. L’illusion est donc une certitude, au même titre que celle du souffle créateur, qui n’a pas de nom : l’innommable, l’inconcevable : ”Le tao que l’on nomme n’est pas le tao” est-il écrit. Nous pourrions ajouter : cela est alors l’illusion.
Il est écrit aussi (et tant pis pour mon bavardage) : “celui qui ne sait pas, parle. Celui qui sait se tait”. Mais il est écrit encore “un yin, un yang, c’est le tao”. Alors j’espère que mon bavardage yang a pu être pour vous l’occasion d’un réelle méditation yin, afin que l’éveil soit. Et de toute manière, on ne doit pas s’embarrasser de ce qui est écrit !
Paix, Force et Harmonie dans votre vie.
PS : Votre conclusion est excellente lorsque vous écrivez : “Ainsi, à mon sens, il y a deux acceptions incompatibles du bouddhisme : l’une qui nie tout principe supérieur, l’autre qui le reconnaît. De plus, il semble que la convergence du bouddhisme avec le taoïsme ait pu s’établir sur la reconnaissance commune d’un principe entraînant par ailleurs la conception d’une hiérarchie des modalités de l’être”.

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